vendredi 8 janvier 2016

Pour en finir avec les judéo-chrétiens

     Je souhaiterais émettre de sérieuses réserves concernant l’usage envahissant, dans la littérature scientifique, de l’expression “judéo-chrétien”. Je ne tiendrai pas compte de celui, tout aussi répandu et critiquable, que l’on retrouve dans le syntagme “civilisation judéo-chrétienne” (notre civilisation est avant tout romaine... “Nos ancêtres les Romains”, voilà ce qu’il faudra enfin se décider à enseigner à nos têtes blondes...).  

    Je parlerai plutôt des “judéo-chrétiens” des premiers siècles du christianisme, que beaucoup de chercheurs identifient comme des Juifs convertis au christianisme et perpétuant les préceptes et commandements de la Torah. Ce judéo-christianisme primitif se serait effacé face au puissant christianisme dit « orthodoxe », celui de l’Église impériale des premiers siècles de notre ère. Malheureusement, l’épithète “judéo-chrétien” ne semble servir, au regard de mes incursions dans la littérature scientifique, qu’à désigner des œuvres ou des idées chrétiennes qui retiennent encore un léger parfum de judaïsme. Rien de bien plus explicite ne semble en ressortir. Mais je constate que l’on met indûment, derrière ce terme-paravent, beaucoup de choses à propos desquelles on ne sait, au fond, presque rien.      

    Cette expression a d’abord l’inconvénient du flou. Certains spécialistes du christianisme antique croient pouvoir apporter une précision en parlant de chrétiens comme “judéo-chrétiens” alors qu’ils utilisent une appellation qui pourrait englober des Juifs, des chrétiens ou les deux à la fois ! Si la précision vise à circonscrire, à mieux cerner une réalité, elle ne semble pas être la vertu d’une telle expression. Pareillement, dirait-t-on d'un Juif converti à l'islam qu'il est un judéo-musulman ? Comme "judéo-chrétien", cette dernière désignation n'apporte aucune précision ; c’est bien pour cela qu’elle n'est pas entrée dans l'usage scientifique. Dans ce cas, parlons plutôt de chrétiens d'origine juive ; cela me paraît plus explicite. En outre, l’expression ne se trouve nulle part dans les sources anciennes ; c’est seulement au XVIIe siècle qu’elle apparaît sous la plume de l’Anglais Henry Hammond ! Les textes anciens ne parlent que de « Juifs » ou de « chrétiens ». 

    J’entends généralement que le judéo-christianisme est l’expression d’un christianisme incarné par des Juifs convertis. Mais si toute œuvre judéo-chrétienne est le fait de Juifs convertis au christianisme, les épîtres de l’apôtre Paul, Juif converti, sont en conséquence de la littérature judéo-chrétienne. Pourtant, curieusement, la pensée paulinienne est toujours considérée comme l’antithèse de la sensibilité judéo-chrétienne ! J’avoue que je suis perdu...

     Aussi cette insistance sur les judéo-chrétiens a-t-elle des racines qui tiennent moins de la science que de l’idéologie. Par l’effet d’une bonne intention, d’aucuns prétendent que le judéo-christianisme représentait la forme la plus pure et la plus fidèle de l’enseignement de Jésus. Le christianisme orthodoxe et paulinien, celui de la grande Église, aurait étouffé cette expression vive d’un christianisme tolérant en son sein les Juifs et leur identité. Nous eussions aimé disposer de davantage de sources pour étayer fermement cette hypothèse. Malheureusement, nous naviguons en eaux incertaines.

     Peut-être peut-on y voir aussi une monition aux chrétiens, leur rappelant que le christianisme fut d’abord un “judéo-christianisme” et qu’il ne peut renier ses racines juives ; Jésus, rappelle-t-on encore, est bien Juif et ses premiers disciples étaient tous Juifs. Mais cela, les chrétiens le savent très bien. Il suffit d’ouvrir les Évangiles pour voir que Jésus, comme tous les enfants juifs de son âge, a été circoncis : “Le huitième jour, auquel l’enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus, nom qu’avait indiqué l’ange avant qu’il fût conçu dans le sein de sa mère” (Luc 2, 21). L’Évangile de Luc est d’ailleurs le plus ancien témoin de la pratique juive du don du nom au huitième jour...     

    Le christianisme antique (au même titre que le judaïsme) est beaucoup plus éclectique que ne laisse entendre l’opposition entre “judéo-christianisme” et christianisme orthodoxe. Tout ce qui n’est pas orthodoxe n’est pas prétendument, et nécessairement, “judéo-chrétien”. Les sensibilités chrétiennes étaient aussi diverses que les communautés qui peuplaient le pourtour du bassin méditerranéen dans l’Antiquité. À ce propos, ce que les auteurs anciens regroupaient sous le terme très général d’“hérésies” représentait justement autant d’expressions multiples de vivre en tant que chrétien. On prétend que l’hérésie est une déviation doctrinale ; elle n’est pas seulement cela. L’accusation d’hérésie cache aussi une certaine manière de vivre en communauté et en Église, une certaine façon d’être chrétien. Le témoignage des hérésiologues, bien qu’il soit grossier et caricatural, nous donne un aperçu de l’incroyable vitalité et originalité du christianisme antique. L’expression de “judéo-christianisme” ne peut rendre compte de cette diversité.   

      Rappelons une vérité historique simple : le christianisme est une secte juive, au même titre que le pharisaïsme, le baptisme, l’essénisme. Il prit naissance au sein d’un judaïsme aux sensibilités diverses et variées, gravement divisé depuis l’époque hellénistique. Le christianisme est un mouvement juif né à l’intérieur même de judaïsme et issu de ce dernier. Nul n’est besoin de parler, dès lors, d’un judéo-christianisme ; il ne s'agit pas d'une catégorie à part, qui serait entre le judaïsme et le christianisme. Parle-t-on de judéo-pharisaïsme, de judéo-sadducéisme, de judéo-essénisme ? Tenons-nous-en à la simplicité et à la clarté des mots de “christianisme” et de “chrétien”. En outre, que le christianisme, né du judaïsme, retienne tout son caractère juif même des siècles après sa genèse est parfaitement normal. Il n’est pas surprenant, ni même digne d’être relevé, que des chrétiens convertis du judaïsme aient perpétué, à toute époque, leur manière de vivre “à la juive”. Pensons notamment aux Juifs convertis sous Chilpéric dont parle Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs (VI, 17). Même des chrétiens d'origine païenne continuent à le faire aujourd’hui. Les chrétiens d’Éthiopie respectent le sabbat, pratiquent la circoncision et ne mangent pas de viande de porc. Se désignent-ils pour autant comme judéo-chrétiens ? Non, ils sont chrétiens et cela suffit.

      Qu’il y ait eu des chrétiens attachés au judaïsme, cela paraît évident. Que des chrétiens, d'origine juive ou païenne, aient continué à pratiquer les commandements de la Torah, cela est fort bien documenté. Alors, existe-t-il encore une différence entre chrétiens et Juifs ? Il existe bien une différence irréductible, que beaucoup de chercheurs feignent pourtant d’ignorer. Le désaccord fondamental qui sépare Juifs et chrétiens est la foi en Jésus comme Messie, comme Christ, c’est-à-dire comme “oint” de Dieu. Cette donnée peut paraître simple et connue de tous ; toutefois je ne laisse pas de m’étonner de la voir si souvent escamotée par les spécialistes du christianisme ancien.    

   Je relisais dernièrement deux œuvres anciennes, l’une juive, l’Apocalypse de Baruch, l’autre chrétienne, l’Apocalypse de Jean. Ces deux apocalypses, produites toutes deux à la fin du Ier siècle, ont des structures exactement parallèles. Dans l'Apocalypse de Baruch, Dieu décrit à Baruch la fin des temps et l’avènement final du règne de Dieu. Je ne résiste pas à citer ce magnifique passage : “Ceux qui ont eu faim seront dans la joie, bien plus, c'est chaque jour qu'ils verront des prodiges, car des vents sortiront d'auprès de moi pour apporter, chaque matin, l'odeur des fruits aromatiques, et, à la fin du jour, les nuées qui distillent la rosée de la guérison." Les chapitres 22 à 30 de l’Apocalypse, de façon typique pour ce genre de littérature, décrivent (1°) les tourments des derniers temps, (2°) l'avènement du Messie et (3°) le jugement des justes et des impies. Et nous retrouvons une structure analogue dans les apocalypses chrétiennes qui, en somme, se distinguent peu des apocalypses juives. L'Apocalypse de Jean est, à ce titre, un exemple éloquent. L'auteur décrit d'abord (1°) les fléaux des derniers temps et le jugement de Babylone (nom cryptique pour Rome) avant de passer (2°) à la venue du Messie qui livrera bataille contre la bête et son faux prophète ; (3°) enfin le jugement final et l'avènement de la Jérusalem nouvelle inaugureront le royaume de Dieu. Je me suis alors rendu compte que, s'il n'était l'allusion à l'agneau de Dieu et au Christ, l'Apocalypse de Jean pourrait parfaitement prendre place parmi les apocalypses juives contemporaines comme l’Apocalypse de Baruch. Il n’y a ainsi quasiment aucune différence entre ces deux textes, sauf une, et non des moindres : la mention de Jésus-Christ. In fine, il s’avère simple de distinguer un texte juif d’un texte chrétien, fussent-ils fort semblables.     

     Ce qui distingue un Juif d’un chrétien est la croyance en la messianité de Jésus. Un Juif pourra tout garder de sa pratique et de son identité juives mais s’il croit que Jésus est Messie, Christ, il est chrétien. Aussi simple que ça. Le chrétien, ou christien, est celui qui reconnaît que rabbi Jésus est le Christ, le Messie, quelle que soit son origine ou son appartenance confessionnelle initiale. Et cette distinction fut nette très tôt, dès les débuts du christianisme, n’en déplaise à Daniel Boyarin, qui suggère de situer l’aboutissement de la séparation entre Juifs et chrétiens au IVe siècle, au terme d’une longue idylle. Si nous suivons l’hypothèse de Boyarin, nous aurions quelque difficulté à expliquer pourquoi Jésus prédisait à ses disciples qu’ils seraient “exclus des synagogues” (Jean 16, 2). Nous aurions aussi du mal à expliquer pourquoi l’apôtre Paul, Juif devenu disciple de Jésus-Christ dans les années 50, était accueilli par des insultes et des jets de pierres lorsqu’il passait de synagogue en synagogue. Ses coreligionnaires reconnaissaient-ils encore en lui un semblable ? Le divorce était déjà consommé.