mardi 14 octobre 2014

À propos de l'expression "musulman modéré"

À écouter les orateurs publics ou à lire la prose des journalistes, l’islam est en proie à une grave division. Une nouvelle fitna vient séparer les uns des autres mais, cette fois-ci, la légitimité califale ne paraît pas cause de dissension en dépit de son inattendue restauration sous les auspices de l’État islamique en Irak et au Levant. Malgré eux, les musulmans doivent choisir leur camp : ils peuvent joindre le camp chéri des « modérés » ou celui, honni, des « radicaux ». Aux assassins de l'État islamique, nous aimons opposer les musulmans modérés. Mais qui sont-ils, ces musulmans modérés ? D’où viennent-ils ? Est-ce un surgeon moderne du sunnisme ? Quelles sont donc les croyances de ces musulmans « modérés » qui les distingueraient des musulmans ? 


Cet abus de langage me laisse perplexe : l'islam serait-il à ce point une religion intrinsèquement exaltée, ardente et violente que les musulmans soient contraints de la modérer par un effort individuel et sans relâche ? Modèrent-ils leur foi comme on peut modérer sa haine, sa colère ou ses passions ? Modère « ton bouillant courroux » dit Ulysse à Achille sous la plume de Fénelon ; chers compatriotes musulmans, modérez donc les bouillants mouvements de votre âme ! Je doute cependant que la plupart des musulmans soient confrontés à un tel combat intérieur. À supposer que ce soit le cas, leur vie doit être singulièrement éprouvante. Pis, leur foi est comme une féroce bête qu’ils s’évertueraient à dompter par le fouet de la conscience. Les musulmans de mon entourage ne présentent pas le symptôme de telles affres. Je le concède, mon témoignage est sûrement partial... 

Je n’ai jamais rencontré de musulman qui se soit présenté à moi comme « musulman modéré ». D’ailleurs, je ne crois pas que les musulmans se soient jamais appliqué un tel qualificatif. Imaginons l'improbable conversation suivante : « Ah non, je ne peux pas demain, je vais à l’église. — Ah, tu es chrétien ? — Oui, catholique, et toi ? — Musulman, mais modéré. » Cela dit, la conversation pourrait prendre un tour intéressant si votre imagination l'autorise... 

Est-il encore possible aux musulmans d’être simplement musulmans ? De grâce, je l’espère ! Prions, en tout cas, que ceux qui usent et abusent de cette épithète en fassent un usage plus parcimonieux (ou plus modéré peut-être ?).