vendredi 18 octobre 2013

Quelques remarques sur la nouvelle version française du Notre-Père...



       La nouvelle version française du Notre-Père, qui paraîtra dans la prochaine traduction liturgique de la Bible et entrera en vigueur dans les lectionnaires dès 2014, s’annonce tout aussi infidèle que les précédentes. Il est regrettable de constater que dix-sept années d’un travail prudent et patient produisent pareil résultat ! En lisant les diverses versions anciennes de l’oratio Dominica (latine, syriaque, arabe, copte, arménienne, slavonne), je ne laisse pas de m’émerveiller de leur fidélité au texte grec. Nos traducteurs modernes en tireraient quelque leçon de sobriété et de style. Mais pourquoi la prière du Notre-Père est-elle devenue à ce point un nœud de discorde théologique alors qu’elle a traversé les siècles au sein des communautés chrétiennes sans souffrir la moindre altération ? Depuis plusieurs décennies, la publication d’une nouvelle traduction de la Bible est prétexte, pour nos traducteurs, à d’ingénieuses innovations syntaxiques et sémantiques ; pourtant ce vin nouveau n’a jamais retrouvé la saveur de l’original. Peut-être nos traducteurs modernes ont-ils le défaut d’être aussi des théologiens ; trop sensibles aux aspérités du texte du Notre Père, ils l’inondent de considérations propres à l’exégèse et impropres à la traduction. À titre d’illustration, dans la dernière version de la Traduction Œcuménique de la Bible (2010), « que ton nom soit sanctifié » est devenu « fais connaître à tous qui tu es » ; le traducteur se révèle bien ici traditor... Contentons-nous de traduire. L’interprétation viendra ensuite, opportunément. 

      Revenons à la nouvelle traduction liturgique. Elle conservera l’ancien « pardonne-nous nos offenses ». Pourtant, le texte grec ne parle à aucun moment « d’offense ». Le terme employé est opheilêma, qui signifie proprement une « dette » (contractée à la suite d’un emprunt) ou quelque chose dont on est redevable, un « dû » (cf. Rm 4, 4 où Paul l’emploie dans ce sens précis). Naturellement, c’est le péché qui est entendu ici, de façon métaphorique ; chaque péché est une dette contractée à l’égard de Dieu, le fænerans cœlestis, le créancier céleste. Traduire ainsi opheilèma par « offense » dissimule la puissance et l’originalité de l’image biblique, qui fut abondamment commentée par les Pères. Lisons, à titre d’exemple, le génial Pierre Chrysologue (390-454) dans son sermon LXII sur le symbole : « Le compte de Dieu est toujours sauf car il est impossible que ce qu’il a donné à crédit ne se perde. Il en va ainsi pour l’homme, mais pas pour Dieu : c’est perdu pour celui qui refuse de payer, pas pour le créancier. »

      La principale innovation de la prochaine traduction liturgique réside dans la sixième demande de la prière : « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Pourtant, j’ai beau lire mon texte grec, je ne vois ni forme factitive (« faire entrer », « laisser entrer », que le grec pourrait parfaitement exprimer à l’aide du verbe didômi) ni substantif signifiant « tentation ». En ce qui concerne ce dernier terme, réglons incontinent la querelle sémantique : le terme grec employé est peirasmos, qui veut dire « épreuve ». Si la version latine dit bien Ne inducas nos in temptationem, la locution in temptationem est à comprendre comme « dans l’épreuve ». Il est louable que les traducteurs aient gardé un œil sur le texte latin quand ils ont traduit du grec ; encore eût-il été préférable qu’ils fussent de bons latinistes ! En effet, temptatio ou tentatio est un faux-ami et ne signifie nullement « tentation » mais « épreuve » (le verbe tento signifie d’abord « assaillir », « attaquer » et, secondairement, « mettre à l’épreuve », « éprouver »). Un phénomène analogue est décelable dans l’abominable « Et le Verbe s’est fait chair » de Jn 1, 14 alors que le texte grec dit tout simplement « Et le Verbe est devenu (egeneto) chair ». Encore une fois, les traducteurs, ayant à l’oreille le latin Et Verbum caro factum est, ne semblent pas avoir saisi que factum est ne signifie nullement « s’est fait » mais est la forme du parfait du verbe irrégulier fio, signifiant « devenir » (cf. § 181 de la grammaire latine de Lucien Sausy, que nos traducteurs auraient quelque profit à consulter ou à réviser...).

      L’autre point de discorde de cette sixième demande réside dans la forme verbale « Et ne nous laisse pas entrer », remplaçant l’ancien « Et ne nous soumets pas ». Je comprends fort bien que les traducteurs aient voulu ménager la sensibilité des chrétiens en employant une forme verbale factitive laissant supposer que Dieu n’est pas l’auteur direct du mal. Pourtant, le texte grec est sans équivoque : Dieu est le sujet du verbe transitif direct eispherô. C’est Dieu qui nous mène, nous introduit dans l’épreuve. En utilisant la forme « laisser entrer », les traducteurs ont péché par théologiquement correct (je concède que la forme factitive est attestée en syriaque, mais traduisons-nous du syriaque ?). Toutefois, que Dieu mette l’homme juste à l’épreuve est une idée fermement enracinée dans la Bible : ce pauvre Job subit les pires tourments de la part de Satan à la demande expresse de Yahvé (Jb 1, 12), Abraham se voit contraint d’égorger son propre fils sur ordre de Dieu (Gn 22, 1). Jésus-Christ lui-même, à Gethsémani, sait que son Père va le soumettre à la plus grande épreuve, celle de la croix ; pourtant Jésus le prie humblement de lui épargner un tel tourment, de faire en sorte que cette « coupe » passe loin de lui (Mt 26, 39). Ainsi, il n’est pas incongru de prier Dieu de nous épargner les épreuves qu’il nous destine : comme Jésus priant son Père à Gethsémani, le fidèle, en récitant le Notre Père, est invité à prier Dieu de ne pas le conduire dans l’épreuve. Dieu peut châtier même les justes ; ce châtiment n’est certes pas la rétribution de quelque péché mais la purification des cœurs droits par l’épreuve. Lisons à ce propos la Sagesse de Salomon (Sg 3, 5-6): « Dieu les (i. e. « les justes ») a mis à l’épreuve (epeirasen, même racine que le peirasmos du Notre Père) et les a trouvés dignes de lui. Comme l’or au creuset, il les a éprouvés (comparer avec Pr 17, 3), comme un sacrifice d'holocauste, il les a reçus. » Peut-être faudrait-il enfin comprendre que l’épreuve, conforme à la volonté divine, ne se confond pas avec le mal... Mais d’aucuns, à la lecture de l’oratio Dominica, sont encore tentés (!) de le croire. Pour terminer, je reviendrai sur le verbe grec eispherô, que les traducteurs ont rendu par « laisser entrer ». Eispherô signifie simplement « introduire », « amener ». À ce titre, le latin induco en est la traduction parfaite ; pourtant, traduire eispherô par « induire », à l’imitation du latin, serait fautif. Eispherô, tout comme le latin induco, n’a pas le sens connoté péjorativement qu’a pris le français « induire » (« induire en erreur, au péché, à mal »). Je proposerai ainsi le verbe « conduire », à défaut d’une meilleure traduction.

      Pour la dernière demande, le « mal » de « délivre-nous du mal » me semble à proscrire ; par « mal », Jésus-Christ entend précisément le Malin, l’Adversaire, Satan, celui dont il dut subir les assauts au désert (Mt 4, 1-11). Jésus, conforme aux conceptions vétéro-testamentaires et à la pensée juive de son temps, ne désigne ainsi, par le terme ponêros, rien d’abstrait sinon le diable lui-même (comparer avec Jn 17, 15 ; Ep 6, 16 ou encore 1 Jn 2, 13 pour d’autres attestations de l’emploi de ho ponêros pour désigner le diable).

    À l’issue de ces quelques remarques, voici la traduction la plus fidèle que je puisse proposer du Notre-Père, conformément à la version matthéenne (cf. Mt 6, 9-13) :

Notre Père qui es aux cieux, 
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel,
Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien, 
Remets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs,
Et ne nous conduis pas dans l’épreuve,
Mais délivre-nous du Malin.


     Je vous suggère de lire l'article de Gabriel Matzneff, dont je partage les remarques. Ma traduction se révèle d’ailleurs proche de la sienne :